Publié par Alexandre Lafon le 24 avril 2023
La Une du Figaro Magazine du 24 mars attirait l’attention des lecteurs sur quatre animateurs populaires d’émission d’histoire avec ce titre accrocheur : « Ils nous font aimer l’histoire. Pourquoi leurs émissions passionnent les Français ». Stéphane Bern, Lorànt Deutsch, Franck Ferrand et Virginie Girod officient chacune et chacun à la télévision ou à la radio, dans le cadre d’émissions dédiées ou comme chroniqueur : Franck Ferrand intervient sur le plateau des Grosses Têtes sur RTL, par exemple. Stéphane Bern, dans Secrets d’Histoire sur France 3, ou Franck Ferrand raconte sur Radio classique, semblent connaître une belle réussite en termes d’audience, la première fêtant ses quinze ans d’existence.
L’adaptation cinématographique des Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas, en salles depuis le 5 avril, est également l’occasion d’affirmer le triomphe d’une « histoire populaire » dont se régaleraient les Français, en parallèle d’une « histoire universitaire » bien trop éloignée des vraies problématiques historiennes. Stéphane Bern, figure de proue de l’histoire grand public dans les médias audiovisuels, déclare à ce propos : « Depuis les années 1970, à l’école, il est interdit d’enseigner le passé de façon charnelle. L’institution scolaire n’aime plus parler des grands personnages qui ont écrit l’histoire. Or, on ne peut intéresser le public à l’histoire sans l’incarner dans des hommes et des femmes. Les passions qui les animent – le désir de gloire ou de puissance, l’amour – et les épreuves qu’ils affrontent sont intemporelles. » Selon lui, le passé n’est intéressant que s’il raconte, que s’il s’appuie sur le destin de grandes figures, que s’il est présenté à travers le prisme des passions (amour, gloire et… beauté ?). Ainsi, il serait bon, pour le dit « grand public », catégorie aussi imprécise que commode, de ramener l’histoire à un récit passionné du passé des dominants. Bref, de revenir clairement à une histoire biographique des grands hommes (et femmes, tout de même), fondant une chronologie claire d’une histoire glorieuse de la France.
Resservant le discours conservateur d’un « roman national » aux couleurs des rois très chrétiens d’une France éternelle, cette représentation médiatisée semble devoir prendre de plus en plus d’importance dans l’espace public en fustigeant le travail des enseignants des premier et second degrés, et des universitaires. Ces derniers œuvrent pourtant justement à déconstruire ces représentations attachées à une historiographie datée, tout en travaillant à construire une culture commune critique de notre passé national, européen et mondial. Quitte à faire grincer des dents les tenants d’une histoire politisée. L’histoire, passion française, apparaît en effet comme un outil politique de premier choix. Ses usages, notamment médiatiques, disent une époque et une ambiance. La nôtre semblant devoir se plier aux manipulations les plus conservatrices alors même que d’autres voies proposées par des professionnels ou amateurs historiens sont possibles.
Nos « quatre mousquetaires » de l’histoire médiatique contemporaine surfent sur une profonde lame de fond propre à notre nation : la passion de l’histoire. Depuis la Révolution française et le père de l’histoire romantique Jules Michelet, cet intérêt ne se dément pas. La France est une nation qui s’est construite sur son histoire. Au Moyen Âge, les « chroniques de France » offraient un premier écrin au passé d’une même entité : nation, roi et État se confondant. Depuis 1792, les régimes libéraux puis les Républiques ont résolument réinvesti le passé pour dire le pays, le peuple et sa singularité : démocratie, souveraineté populaire, universalisme des droits. La construction de l’État-nation passe par une histoire (et une géographie) commune qui se dessine parfaitement à la fin du XIXe siècle, d’autant qu’après 1870 et la défaite contre la Prusse, il fallait répondre à cette question, développée par le philosophe Ernest Renan : Qu’est-ce qu’une nation ? (1882). Être français devient un « plébiscite de tous les jours » qui s’appuie sur une histoire commune, glorieuse et téléologique : la République représente le point final d’une épopée des grandes heures d’une nation.
L’école sera le berceau de cette histoire-fiction, les manuels scolaires de l’« instituteur national » Ernest Lavisse constituant des médiateurs particulièrement efficaces. Le roman national des grandes figures et de la chronologie fondée sur « nos ancêtres les Gaulois », la monarchie et la Révolution française se développe alors. À travers l’école, l’histoire – qui apparaît dans les lois scolaires de 1881-1882 – devient un pilier républicain. Aujourd’hui encore, elle reste inscrite dans tous les programmes de tous les niveaux, de l’école primaire au lycée général, technologique ou professionnel. Souvenons-nous du tollé qu’avait rencontré, il y a quelques années, le projet de supprimer l’histoire en terminale scientifique : l’histoire est solidement ancrée comme un bien commun, cultivé largement dans l’espace public.
Parallèlement à son usage politique et scolaire, l’histoire a conquis l’université au XIXe siècle, devenant, au XXe, la reine des sciences humaines à travers les œuvres d’un Marc Bloch, d’un Lucien Febvre ou d’un Fernand Braudel. L’histoire profite aussi dans les années 1970 du large mouvement d’ouverture culturelle aux masses démocratisées. Les ouvrages de la Nouvelle Histoire de Georges Duby ou de Jacques Le Goff gagnent le grand public. Montaillou, village occitan, d’Emmanuel Le Roy Ladurie, publié en 1975, connaît un succès retentissant. Les universitaires Alain Decaux, Marc Ferro, Max Gallo ou Pierre Miquel s’invitent à la télévision pour des programmes populaires de grande qualité, parfois en première partie de soirée. Ils sont autant conteurs qu’écrivains, conseillers aussi des politiques pour certains. Le magazine L’Histoire naît en 1979 et devient rapidement la référence en matière d’histoire universitaire transmise au plus grand nombre. Il est aujourd’hui encore plébiscité dans le monde enseignant et dans les foyers éclairés.
Dans les années 1980, la peur de « perdre la mémoire » impose aux historiens une réflexion collective sur les Lieux de mémoire autour de Pierre Nora. La volonté de sauvegarde du patrimoine matériel et immatériel devant l’accélération de l’histoire et de la modernité aboutit à un regain de musées, de journées dédiées aux commémorations et aux patrimoines. Des chantiers sont ouverts autour d’événements moins glorieux du passé national ou problématiques : la grande Révolution n’est-elle pas aussi celle de la Terreur ? La polémique entre le libéral François Furet et le communiste Albert Soboul traverse alors les médiatiques commémorations du bicentenaire de 1989. Dans les années 1990, l’émission Histoire parallèle d’Alexandre Adler, sur la Cinquième, connaît un succès certain : la fin de l’histoire annoncée n’en est pas une. Les émissions documentaires d’Arte par exemple prolongent aussi la qualité des programmes consacrés à l’histoire.
L’arrivée d’Internet démultiplie les supports de diffusion alors que les émissions télévisuelles de plus en plus interactives se modernisent. À la suite de plusieurs autres, la chaîne Youtube Nota Bene, lancée en 2014 par Benjamin Brillaud, devient un marqueur solide de la vulgarisation numérique de l’histoire, prolongeant son succès par des ouvrages grand public. Les podcasts d’histoire actuels, comme Paroles d’Histoire de l’historien André Loez, connaissent aussi une réelle notoriété. La géographie profite de l’excellente émission éducative de vulgarisation Le Dessous des cartes, créée en 1990 par Jean-Christophe Victor. Aujourd’hui largement utilisé dans les classes, ce programme court très pédagogique permet de proposer au public comme aux élèves des mises au point sur les pays, territoires, régions du monde et une ouverture solide de géopolitique.
Ces quelques rappels témoignent de l’épaisseur prégnante de l’histoire dans l’espace public, fondée sur la demande d’une population éduquée à la recevoir, par le biais d’une littérature historique très développée. L’édition, livres ou magazines, et la télévision portent ainsi une histoire médiatique de grande qualité, ouverte sur les problématiques universitaires. Nombre d’auteurs de fiction construisent aussi leur intrigue sur le passé. Sur la Grande Guerre, le centenaire a été l’occasion pour le romancier Pierre Lemaître de recevoir le prix Goncourt avec Au revoir là-haut en 2013. Avant lui, Jean Rouault obtenait le même prix en 1990 sur le même cadre historique pour Les Champs d’honneur. On ne compte plus les auteurs étrangers, nationaux ou locaux qui construisent leur succès sur des intrigues historiques (Cathares, Templiers, Résistance). Ils poursuivent la veine des romans du XIXe siècle dans le sillon des Trois Mousquetaires.
L’histoire reste ainsi le puissant moteur d’une culture partagée et un support de fiction efficace et largement médiatisé. Encore faut-il savoir regarder ce passé avec lucidité et vérité. Longtemps, l’histoire a bénéficié de plumes et de voix pour se porter au-devant d’un large public, sans perdre en route ses attraits : l’examen des sources, la critique et le débat, la puissance du récit fondé sur l’ouverture de problématiques neuves et plurielles, la force des enquêtes utiles à la compréhension et au partage d’un passé souvent problématique (la Shoah, la Résistance ou la collaboration, etc.). À y regarder de plus près, la diversité de l’offre culturelle et médiatique contemporaine d’histoire grand public n’est pas à remettre en cause.
Pourtant, depuis le tournant des années 2000-2010, l’histoire médiatique dite « populaire » a perdu de sa superbe, en particulier à la radio et à la télévision, sur les chaînes et stations les plus regardées et écoutées. Cette période est celle d’un temps de repli identitaire très fort, qui met la nation à mal. Communautarisme d’un côté, nationalisme et xénophobie de l’autre, le passé est pris en tenaille. Il est sommé de prendre position entre le « rôle positif de la France dans la colonisation » ou sur les « mémoires oubliées de l’esclavage ». L’histoire devient polémique et elle est utilisée à cette fin. Les lois mémorielles et le projet avorté d’une Maison de l’histoire de France brouillent le passé et son étude critique. L’histoire devrait-elle s’aseptiser ?
Les programmes « grand public » proposés par Stéphane Bern enclenchent alors un puissant retour en arrière. Les règnes des grands rois, les grandes batailles « fondatrices », les intrigues de cours dessinent une histoire conservatrice, sans peuple agissant, sans tensions sociales, un univers romanesque d’une France des « grands ». Une histoire vulgaire plus que vulgarisée qui n’est en rien de l’histoire. Un certain cinéma politiquement orienté cautionne et prolonge ce rapport délictueux au passé. Vaincre ou mourir, réalisé par Vincent Mottez et Paul Mignot en 2022, en est l’exemple criant.
Pourtant, depuis de nombreuses années, les historiens ont su porter un regard critique sur leur discipline. L’historiographie est devenue une étape obligée dans les études historiennes à l’université. Elle apparaît désormais jusque dans les manuels scolaires du collège et du lycée. Les études universitaires restent d’une grande vivacité et s’arment : un master « histoire publique » consacré à la médiation historique en direction du grand public s’enseigne à Nantes, Créteil ou Albi. L’histoire est désormais l’étude critique du passé et conserve en cela une forte finalité civique. Quelles sont les grandes problématiques historiographiques ? – Montrer que l’histoire est une connaissance toujours actualisée du passé car en lien avec des problématiques actuelles ; – que le « roman national » est une construction politique du passé associée à une période de notre histoire (les travaux de Suzanne Citron ont largement mis en lumière ces errements : angles morts des mémoires populaires, ouvrières, des minorités, construction d’une histoire des dominants sur les dominés, mémoires oubliées des femmes, de l’esclavage) ; – montrer, enfin, que les événements et la chronologie sont des constructions mobilisées par des usages politiques du passé.
Enseigner la chronologie suffit-il à faire de l’histoire ? Certes non, si cette histoire n’est pas problématisée, si elle ne porte pas un sens sur nos propres questionnements. Que Jeanne d’Arc ait été brûlée en 1431 est un fait, mais pourquoi est-ce un événement, que dit-il du rapport entre la religion et le politique au XVe siècle, et de la géopolitique d’alors ? Pourquoi Jeanne d’Arc devient-elle une figure si plurielle dans nos mémoires collectives ? Autant de questions qui permettent de mieux saisir les faits historiques, et non de les porter comme des étendards idéologiques imperméables à la critique.
L’histoire, notamment l’histoire enseignée, n’est plus un catalogue de faits et de personnages « à apprendre par cœur », mais une discipline intellectuelle fondée sur l’étude critique de documents. Elle s’est ouverte à l’histoire sociale et culturelle, à l’histoire des mentalités (dans les années 1980) et à l’histoire des représentations (dans les années 1990 et 2000). Mais sans perdre aussi ce qui fait un de ses charmes : l’art de l’écriture, du récit, de la vie. « Le bon historien, lui, ressemble à l’ogre de la légende. Là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier », affirmait Marc Bloch dans Métier d’historien (rédigé entre 1940 et 1943 et publié à titre posthume en 1949 – l’historien résistant ayant été torturé et exécuté par la Gestapo allemande en juin 1944).
L’histoire enseignée est incarnée : le professeur dit à travers des sources les conditions de vie paysanne dans l’Europe du Moyen Âge comme de celles du temps de l’absolutisme sous Louis XIV. Il convoque les témoins de la conquête des Amériques, le journal de bord des explorateurs, la lettre du combattant de 1914. Les élèves abordent au collège le Moyen Âge et l’implantation d’un christianisme qui tout à la fois cimente la société et impose une vision singulière du monde que les humanistes sauront interroger à partir du milieu du XVe siècle. L’Europe chrétienne ? Certes, mais riche d’autres héritages et de brassages culturels, attentive aux apports méditerranéens comme asiatiques. Une mondialisation européenne au XVIe siècle ? Sans doute, mais au prix d’une conquête violente des Amériques et du commerce triangulaire. Une France puissance mondiale au XIXe siècle ? Mais sous couvert d’apporter paix et civilisation en Asie et en Afrique, elle a instauré le travail forcé, la prédation économique et culturelle, un statut inégalitaire entre colons et colonisés. Une France victorieuse en 1918 ? Mais à quel prix et pour quoi ? En étudiant le concept de « sortie de guerre », les élèves comprennent mieux l’idée d’une « victoire endeuillée » et le coût social, politique et culturel d’un conflit mondial qui a durablement affaibli le continent européen.
Au final, ces quelques exemples rapidement exposés montrent combien l’histoire enseignée aujourd’hui, proche des recherches universitaires, dessine une discipline de la réflexion et de la raison. Les cours s’appuient sur des documents : textes, images, statistiques, cartes, objets parfois manipulés en classe. Loin des clichés les plus rances, elle permet aux élèves de se construire comme citoyens éclairés d’un passé complexifié, mais toujours ponctué d’événements rapportés à une culture commune, ouverte. François Ier, Richelieu, Louis XIV ou Napoléon restent des personnages marquants. Mais ils voisinent désormais avec Léonard de Vinci, Calvin, le testament d’un bourgeois du XVIIIe siècle, le témoignage d’un grognard sur les massacres en Espagne de 1808 ou celui d’un simple tonnelier audois, poilu des tranchées. Tous ont voix au chapitre, parce que tous ont fait l’histoire, qui ne mérite pas d’être privatisée par Mme de Pompadour.
Voici quelques pistes de lecture pour nos « quatre mousquetaires médiatiques ». Ces pistes peuvent intéresser d’autres lecteurs. Les historiens, spécialistes de tous horizons (histoire antique ou contemporaine, histoire sociale ou culturelle) ne cessent en effet de travailler, de renouveler leurs problématiques, et de porter leurs recherches hors du champ clos du monde savant. Les ouvrages présentés sont des publications plutôt récentes, portant sur des sujets neufs, généraux ou très spécifiques, mais susceptibles de nous éclairer mieux encore sur notre passé partagé. Elles concernent à la fois les dominants et les dominés, les hommes comme les femmes, les minorités comme les majorités, sans évacuer rigueur du récit et véracité associés à la recherche et à la critique raisonnée. Une histoire inclusive au profit du vivre-ensemble.
– Un manuel incontournable : Douze leçons sur l’histoire, d’Antoine Prost (Seuil, 1996), ou les attendus fondamentaux de la discipline historique posés par l’un de ses meilleurs représentants (histoire sociale, histoire de l’éducation). Antoine Prost évoque en conclusion un « devoir d’histoire » qui mérite encore d’être défendu. Son ouvrage plus récent Si nous vivions en 1913 (Grasset, 2014), fruit d’une chronique sur France Inter, apparaît comme une synthèse vulgarisée de haute voltige de la société française d’avant la Grande Guerre.
– Gérard Noiriel, issu du monde ouvrier, aujourd’hui directeur d’étude à l’Éhéss, a beaucoup travaillé sur l’histoire sociale et populaire : son Histoire populaire de la France, publiée en 2019 aux éditions Agone (Marseille), est désormais devenue un classique, aujourd’hui adaptée en bande dessinée. De la fin du Moyen Âge à aujourd’hui, l’auteur parcourt le territoire de la France actuelle du point de vue des classes populaires et des processus de domination. Le récit est dense, empli de témoignages, de révoltes, de conquêtes et de renoncements. Chaque épisode fait explicitement référence à notre actualité (migration, travail, montée des revendications identitaires).
– Patrick Boucheron avait, voici quelques années, dirigé une Histoire mondiale de la France (Seuil, 2017). Dans Quand l’histoire fait date (Seuil, 2023), fruit d’émissions proposées par Arte, ce professeur d’histoire au Collège de France souhaite « défriser le cours du temps ». L’historien interroge avec bonne humeur : « Je ne sais pas ce qu’est une date importante. Ce que je sais, c’est ce que la mémoire peut en faire ». Voilà un point de départ rafraîchissant qui bouscule nos certitudes. Que révèle l’étude de l’An Mille, pourquoi cette fascination pour Lascaux ou 1347 (la grande peste) ? En 751, Charles Martel, Poitiers ?
– L’historien Michel Pastoureau, spécialiste du Moyen Âge, des couleurs et de leur signification, vient de publier un ouvrage dense intitulé Dernière visite chez le roi Arthur (Seuil, 2023). Ce livre revient sur l’écriture de La vie quotidienne au temps des chevaliers de la Table ronde, son premier livre de jeunesse paru en 1976. De quoi éclairer l’histoire du quotidien au Moyen Âge, l’histoire d’une légende et de ses postérités, mais également l’histoire de l’histoire de l’écriture historienne. Il est donc bien possible de faire rêver un large public à la légende arthurienne (ses dames, ses chevaliers, son épopée) avec rigueur et enchantement.
– La Commune de Paris ? Peut-être un épisode de Secrets d’Histoire… ? D’autant que l’épopée des Communards jouit aujourd’hui de recherches neuves, d’une somme critique refroidie, éloignée des enjeux politiques du XXe siècle (Michel Cordillot (dir.), La Commune de Paris. 1871. Les acteurs, les événements, les lieux, Les Éditions de l’Atelier, 2021). Arte a su présenter un documentaire animé d’une rare beauté intitulé Les damnés de la Commune (2021) en s’appuyant sur la bande dessinée du même nom (Delcourt, 2017-2019). La bande dessinée, art historien dynamique souvent adaptée à la télévision, que portent avec courage et dévouement à la raison les éditions de l’école des loisirs ou Rue de Sèvres.
– Claire Andrieu, professeure d’histoire contemporaine à Sciences Po Paris, publie en 2021 chez Tallandier sa recherche : Tombés du ciel : le sort des pilotes abattus en Europe, 1939-1945. Elle éclaire les actes de résistance populaire durant la Seconde Guerre mondiale. De quoi replacer les populations au cœur des problématiques du phénomène guerrier. Les actes de résistance sont aussi ces actions de l’ombre, loin de la geste gaullienne dont elle fut pourtant un élément trop mis en lumière.
– Finissons ce tour d’horizon par une jeune collection audacieuse, portée par un éditeur toulousain (Éditions midi-pyrénéennes). Il propose des ouvrages de 44 pages, de petit format, synthèses rédigées par des universitaires, sans notes de bas de page. Les thèmes ? Du libertinage à l’arrivée des pieds-noirs en France après la guerre d’Algérie, des Wisigoths à Toulouse à l’essor de l’aéronautique dans la Ville rose. Histoire des femmes, des hommes, des nobles comme des ouvriers. Chaque livre raconte un événement, mais surtout dresse le portrait d’une époque, d’une ambiance. De quoi nourrir et susciter la curiosité, à peu de frais et en tout lieu. Plaisir de la lecture nomade pour concurrencer les réseaux sociaux. https://www.edimip.com/catalogue/ouvrages/essais/catalogue-de-la-collection-cette-annee-la/
Pour conclure, il est navrant que des figures médiatiques de l’audiovisuel public ou privé, sous couvert de répondre à la (fausse) demande de leurs téléspectateurs, de leurs auditeurs, défigurent à ce point le patient travail des historiens et des professeurs qui enseignent tous les jours l’histoire, des éditeurs et réalisateurs de documentaires exigeants. Leur conservatisme et leur représentation de l’histoire nuit finalement au vivre-ensemble. Leur rôle devrait être justement d’amener plus loin et plus haut ceux qui les suivent. Non de flatter leurs représentations faussées ou les amener à penser une France passée caricaturée. En ces temps de transition, souvent douloureux, il serait judicieux qu’ils utilisent leur notoriété pour soutenir la connaissance historique et une histoire inclusive, au lieu de faire de Versailles ou de Poitiers les origines de notre France plurielle.
Le 20 mars, c’est la journée de la francophonie ! L’occasion de rappeler que la diffusion internationale de la langue française a commencé dès le Moyen Âge. En réalité, cette diffusion est alors tellement importante qu’y réfléchir, comme le fait l’historien Thierry Dutour dans son dernier ouvrage, revient à repenser le concept même de «France».
Le « français » médiéval, qui bien sûr n’est pas celui que nous parlons maintenant, est extrêmement diffusé. Il faut dire que dès le XIe siècle, des nobles francophones ont entrepris des conquêtes territoriales importantes, emportant avec eux leur langue : les Normands s’emparent ainsi des Pouilles puis de la Sicile, de l’Angleterre puis de l’Irlande. Avec les croisades, des États latins d’Orient sont fondés, dans lesquels on parle, entre autres, le français : en Syrie d’abord, puis en Palestine, à Chypre et enfin, après 1204, en Grèce et en particulier au sud, dans la région de Morée. Dans le même temps, le français picard est parlé par une large partie de la population dans les anciens Pays-Bas.
Cette diffusion est soutenue par une circulation intense d’hommes et de femmes : étudiants, soldats, clercs, musiciens, marchands, etc. Les manuscrits, les idées, les techniques voyagent dans une Europe médiévale bien plus ouverte, dynamique et connectée qu’on ne le pense souvent. Largement parlé, le français reste une langue de l’élite : en 1307, à Hereford, une petite ville à l’ouest de l’Angleterre, les ruraux témoignent en anglais, les citadins en anglais et en français, les clercs en français et en latin.
Il faut dire que les médiévaux maîtrisent souvent plusieurs langues. Il n’est pas rare que les nobles en parlent couramment trois ou quatre et, parmi ces langues, le français fait souvent bonne figure. Il apparaît dans les documents de la pratique (les chartes, les testaments, etc.) au début du XIIe siècle, et il commence à concurrencer le latin dans les relations diplomatiques à la fin du XIIIe siècle. Quand le doge de Venise écrit au sultan d’Alep en 1254, il le fait en français, et c’est dans cette langue que le sultan lui répond.
D’une manière surprenante, le français s’invente… hors de France. L’adjectif « français », utilisé pour décrire la langue, est ainsi utilisé pour la première fois par… un Anglais ! C’est en effet Philippe de Thaon qui écrit en 1113 un Comput (ouvrage servant à fixer les dates des fêtes religieuses), texte destiné au roi d’Angleterre mais rédigé dans ce qu’on appelle le français insulaire, que Philippe dit être « la langue parlée de notre pays ». Dans ce texte, il utilise 14 fois le terme « français » pour désigner la langue (sans ambiguïté, comme quand il écrit « en français, on appelle ça… »). C’est également en Angleterre que le français devient une langue littéraire, lorsque la Chanson de Roland est mise par écrit (début du XIIe siècle).
La première poétesse en langue française est elle aussi une Anglaise : Clémence de Barking, moniale dans une abbaye à l’est de Londres, qui rédige une Vie de sainte Catherine d’Alexandrie. Qui connaît son nom aujourd’hui ?
Dans son dernier ouvrage, intitulé La France hors la France. L’identité avant la nation (Vendémiaire, 2022), Thierry Dutour ne se contente pas de retracer l’histoire de cette diffusion internationale du français, de l’Irlande à la Syrie. Il explique que cette diffusion doit nous inviter à penser autrement l’histoire de France et, notamment, à nous méfier de la tentation consistant à projeter dans le passé les concepts contemporains d’identité nationale et politique.
Pour nous, en effet, « être français » signifie « être né et vivre en France », donc à l’intérieur des limites du territoire politique. Cette définition, souligne Thierry Dutour, est étroitement liée à l’importance de l’État : le territoire politique, c’est celui que contrôle et donc définit l’État. Appliquée au Moyen Âge, cette définition nous invite à réserver le terme de « Français » à ceux qui sont sujets du roi de France.
Or, quand on s’intéresse à la langue, on voit que cela ne fonctionne pas. En 1224, le pape Honorius III dit que la Grèce est une « nova Francia », une nouvelle France. En 1507, un chanoine de Lisieux explique que les nobles de Chypre sont « aussi bons français que ceux de France ». Pourtant, ces nobles vivent à Chypre depuis plus de trois siècles. C’est comme si on disait, aujourd’hui, que les habitants du Québec sont Français : cela étonnerait, voire choquerait, alors que c’est totalement normal pour un habitant du Moyen Âge. On peut donc, à l’époque, être français, et même « bon français », sans jamais avoir mis un pied en France et sans du tout relever de l’autorité du roi de France.
La pluralité linguistique est alors la règle. Dans l’autre sens, le royaume de France se compose lui-même d’une multitude de langues, ce que le latin médiéval appelle des « nations ». Il n’y a donc pas de lien et, en tout cas, pas de superposition entre le territoire politique et les territoires linguistiques. Si cette idée nous semble étrange, c’est que les nationalismes du XIXe siècle nous ont au contraire habitués à penser les deux ensemble. La France est devenue à la fois une nation et un État-nation, et l’emprise de ces termes sur nos pensées est tellement forte que nous avons du mal à penser d’autres manières d’être Français.
L’analyse attentive du cadre médiéval permet donc, comme y invite avec force Thierry Dutour, de comprendre qu’une identité culturelle française a existé avant et indépendamment de l’identité politique française : « Alors se découvre un monde français à la fois proche et profondément autre. Effacé de la mémoire civique et assez largement de la mémoire historique, il nous paraît différent au point d’en sembler opaque et presque étranger. »
Pour en savoir plus
– Benoît Grévin, Le Parchemin des cieux. Essai sur le Moyen Âge du langage, Paris, Seuil, 2012.
– Thierry Dutour, La France hors la France. L’identité avant la nation, Vendémiaire, 2022.
Hé oui, l'histoire continue à être écrite par les hommes. C'était pas bien difficile de trouver des historiennes pourtant! Ya encore du boulot.
21e Édition du Prix du Sénat du Livre d’Histoire - Vendredi 17 mars 2023
Le jury du Prix du Sénat du livre d’Histoire, présidé par M. Jean-Noël JEANNENEY, a présélectionné les 8 ouvrages suivants (par ordre alphabétique des auteurs) :
Un monde sans ressources - Besoin et société en Europe (XIe-XIVe siècles), Mathieu ARNOUX (Albin Michel)
Les illuminati – De la société secrète aux théories du complot, Pierre-Yves BEAUREPAIRE (Tallandier)
La fabrique des huguenots – Une minorité entre histoire et mémoire (XVIIIe-XXIe siècle), Patrick CABANEL (Labor et Fides)
Images de France, Léonard DAUPHANT (Passés composés)
Stupéfiant Moyen-Orient – Une histoire de drogue, de pouvoir et de société, Jean-Pierre FILIU (Seuil)
La Rafle du Vél d’Hiv – Paris, juillet 1942, Laurent JOLY (Grasset)
À poings fermés – Une histoire de la boxe antique, Jean-Manuel ROUBINEAU (PUF)
La remise du Prix au lauréat, ouverte à la presse, se déroulera le mardi 20 juin 2023 dans les Salons de Boffrand de la Présidence, sous le haut patronage de M. Gérard LARCHER, Président du Sénat.
Toujours puiser aux sources.
Ne rien écrire qu'on ne sache d'original et produire ses références (renvois à des livres, à des pages de manuscrits et à des cotes d'archives).
Éviter les assertions sans preuves.
Travailler d'après les textes.
Distinguer le fait important, intéressant à élucider, d'avec le fait insignifiant sans intérêt, à négliger.
Apprécier la valeur d'un fait historique d'après son degré d'influence sur l'évolution de l'individu, du groupe ou de la société que l'on étudie ; éviter de s'attacher à des faits purement contingents absolument vides de signification.
Présenter les faits d'une manière impartiale et toute objective.
Éviter les publications intégrales de tout l'inédit où les faits signifiants sont noyés dans l'insignifiance et le fatras.
Que les recherches soient longues et les résultats courts.
Que l'histoire locale ainsi présentée constituera une décentralisation intellectuelle et se rattachera facilement à l'histoire générale.
Gilbert Brégail, président de la Société archéologique du Gers, 1948.
Récrire l'histoire : Ramsès II, ce grand manipulateur
Il y a près de 5 000 ans, naquit en Égypte la civilisation la plus éblouissante et la plus longue de l'antiquité. Âge d'or de cette époque, le Nouvel empire, qui s'étendit de 1 500 à 1 070 avant J.-C. Une période faste qui vit l’apparition du premier État hiérarchisé, constitué d'une organisation politique sophistiquée. Le succès de cette culture tint, en grande partie, au désir de puissance des différents pharaons qui dirigèrent l’Égypte antique.

L'un des plus illustres, Ramsès II, (v.1303 - v.1213 av. J.-C.) fut d'une longévité exceptionnelle avec un règne qui dura 66 ans. Considéré comme le souverain des souverains, sa monarchie est estimée comme l'apogée de la puissance de l'Egypte. Le documentaire "Champollion et Ramsès II, rencontre sur le Nil", diffusé dans le cadre de l'émission "Des racines et des ailes", révèle non seulement son vrai visage, mais revient sur l'incroyable héritage laissé par ce roi : bâtisseur insatiable, fin stratège, maître en communication avant l'heure, mais également adepte de la propagande.
Si le nom de Ramsès II résonne encore si fort aujourd'hui et berce notre imaginaire, c'est en grande partie grâce à Jean-François Champollion. Après avoir percé le mystère des hiéroglyphes en 1822, l'égyptologue français décide de partir en expédition aux pays des pharaons, six ans plus tard. Durant son périple de dix-huit mois le long du Nil, Champollion prend la mesure de l'omnipotence de Ramsès II face à la myriade de temples grandioses édifiés sous son égide. L'égyptologue français découvre que le roi égyptien était un communicant astucieux, gravant dans la pierre le moindre de ses faits d'armes et inscrivant son nom sur les constructions de ses prédécesseurs dans un souci de déification de sa personne. Mais il ignore que Ramsès II avait manipulé certains faits dédiés à sa gloire.
L'exemple le plus frappant fut la bataille de Qadesh, dont les combats contre les Hittites sont sculptés sur une partie d'un temple de Louxor, et qui fut la première guerre à être documentée par des sources antiques. Sur ce bas-relief, le pharaon s'arroge la victoire de ce qui fut la plus grande bataille de chars de l'Histoire. "Si la bataille de Qadesh, ce jour-là, est une éclatante victoire de Ramsès II, analyse, dans le documentaire, l'égyptologue Claude Obsomer, ce n'est pas pour cela que Ramsès a atteint son objectif qui était de prendre la ville. Cette campagne est donc un échec. (...) Rentré en Egypte, Ramsès, en fin politicien qu'il est, ne va pas expliquer tous les détails. Il va mettre en exergue sa victoire éclatante et personnelle le jour de la bataille et passer sous silence les détails de ce qui s'est passé après."
Cet aspect méconnu de Ramsès II, dit " le grand", n'entama en rien son aura bien au contraire. Ses nombreuses réalisations, telles que les temples d'Abou Simbel, la salle de Karnak, le complexe d'Abydos, le Ramesseum de Thèbes (actuellement Louxor), sans compter d'autres centaines de bâtiments et sculptures, sont toujours considérées, par les historiens, comme le summum de la culture et de l'art égyptiens.
Nathalie Brun dans Var Matin du 14 mai 2022
La Provence est, de nos jours, l'une des régions les plus fortement urbanisées de France. Cela ne signifie pas seulement un réseau dense de villes mais s'applique également au monde rural où l'habitat groupé est le modèle dominant. Le paysan, petit propriétaire ou journalier, n'habite pas souvent sur sa terre mais dans le village. Cette réalité s'est poursuivie jusqu'à la dernière guerre.
Les ancêtres de nos villages, les oppida se développent vers le VIe siècle avant J-C. Dans le Var, leurs traces sont très nombreuses. Cependant, la trame des villages tels que nous les connaissons ne s'est véritablement constituée qu'aux périodes médiévales et modernes. Parmi la dizaine de villages qui nous servent d'illustration, seuls le vieux Cannet-des-Maures réutilise un site d'enceinte protohistorique et Cuers celui d'un établissement romain. Ce n'est qu'à la période incertaine du haut Moyen-Age qu'on assiste, vers la fin du Xe et le début du XIe siècle, à une renaissance sous la forme de castra. Ainsi, le vieux Cannet-des-Maures datant peut-être du VIIIe siècle est attesté dès le IXe siècle et Cuers est mentionné comme "castro quod vocatur Cocrius" en 1032 dans le cartulaire de l'abbaye Saint-Victor de Marseille. Au XIIe siècle, la carte des implantations des villages telle qu'elle subsiste est pour une bonne part constituée. Les sites perchés, rebords de plateaux à flanc de colline dominant la vallée d'un ruisseau sont privilégiés.
Ainsi, Le Luc, Ramatuelle, Cuers, Collobrières, le vieux Cannet, ainsi que Haute-Ville et Château-Royal, sites primitifs abandonnés de Puget-Ville et Carnoules. Le regroupement se fait autour de l'église ou du château qui occupent le point culminant : église à Collobrières, château au Luc et à Ramatuelle, château et église au vieux Cannet et à Cuers. Si Le Luc, Ramatuelle et Cuers sont clos de murs, Collobrières et le vieux Cannet sont ouverts. Ramatuelle, proche de la côte, commandant une voie de passage nord-sud, ne débordera ses murs que très tardivement. Le vieux Cannet pouvait abriter ses habitants en petit nombre à l'intérieur du château même, alors que Cuers et Le Luc, cités déjà importantes, devaient avoir une enceinte propre. La morphologie de ces villages médiévaux est encore bien visible au vieux Cannet ou encore à Ramatuelle qui ont peu évolué, ou dans les cœurs des autres villages. La structure est fortement influencée par le terrain : plans radio-concentriques aux rues suivant les courbes de niveaux et recoupées de ruelles en forte pente parfois rachetée par des pas-d'âne, aux tracés heurtés, en chicanes ou en impasses. Les rues sont étroites, l'espace rare est occupé au maximum, les passages couverts permettent de construire sur la rue.
Ces premiers noyaux connaissent ensuite une extension plus ou moins rapide avec des périodes d'expansion ou de récession suivant les vicissitudes du moment. Le milieu du XVème siècle et le début du XVIème voient les premières extensions notables de nos villages et l'amorce d'une tendance qui ira en se poursuivant au fil des siècles : le glissement le long de la pente vers la plaine. Les inconvénients dus aux sites perchés sont l'une des raisons de leur abandon progressif. Une nouvelle enceinte plus vaste est édifiée au Luc et à Cuers. Elle est parfois précédée par des fondations religieuses qui entraînent la constitution de faubourgs excentrés englobés plus tardivement dans l'agglomération. Ainsi au Luc, le faubourg des Carmes et à Cuers, celui des Bernardines. Le déplacement du centre est marqué à Cuers par la reconstruction de l'église dans la plaine après les guerres de Religion.
Collobrières ne commence à se développer qu'aux XVIIème et XVIIIème siècles. Ramatuelle reste limité à son périmètre médiéval jusqu'au début du XIXème siècle. Entre 1470 et 1520, se situe la période des actes d'habitation passés à l'initiative des seigneurs laïques ou ecclésiastiques en vue de la remise en valeur de leurs terres après le dépeuplement des deux siècles précédents. Les réfugiés des villes sont incités à retourner aux champs par la création de nouveaux villages. Tel est la cas de Saint-Tropez repeuplé, par un acte d'habitation de 1470, sur un site différent de celui des fondations précédentes plusieurs fois ravagées et plus avantageux : site défensif protégé par la colline de la citadelle et site portuaire relativement abrité, à plusieurs anses. Entouré d'une enceinte très tôt débordée, ses nouveaux quartiers sont circonscrits au début du XVIIème siècle par une nouvelle enceinte. Carnoules en 1475 remplace Château-Royal et Vidauban le castrum de Vidalbano en 1511. Bien qu'édifiés en léger surplomb, la morphologie de ces villages est très différente de celle des castra. Le tracé des rues est rues est approximativement orthogonal (perpendiculaire) et régulier et celles-ci sont plus larges. Mis à part à Saint-Tropez, à cause de son éminent rôle stratégique, on n'éprouve plus le besoin d'être protégé par des murs.
Autres création plus tardives et moins délibérées, Puget-Ville et Les Mayons. Puget-Ville se constitue au XVIIème siècle à partir de trois noyaux agglomérés situés sur une terrasse de faible dénivelé et remplace l'ancien chef-lieu de Haute-Ville. Les Mayons se forment au XVIIème siècle à partir de hameaux ruraux. L'habitat du XVIème au XVIIIème siècle nous est mieux connu car il est en grande majorité conservé dans sa structure. Il correspond à une population composée de paysans modestes et de petits artisans. Sur des espace exigus, il faut abriter à la fois la famille, les récoltes et le bétail (rare). Au rez-de-chaussée, la remise-écurie, pour le mulet nécessaire aux déplacements et au transport des récoltes entre la terre et le lieu de traitement ou de stockage, sert aussi de poulailler ou de loge à cochons ; au premier étage, le logis ; au deuxième étage, le fenil-grenier qui se distingue en façade par une seule fenêtre plus large et un mât de charge. Le souci d'agrandir cet espace vital a également conduit au creusement de caves, lieux de transformation et de stockage des produits (vin et huile d'olive). Quelques demeures de notables, plus vastes et plus ornées sont réparties dans le village.
Le groupement fait alors place à l'étirement le long des voies de circulation, sur les sorties de village. C'est aussi la grande période des lotissements. L'extension de Saint-Tropez, du XVIIème au XIXème siècle, se fait sous cette forme ; Vidauban entièrement détruit par un incendie au XVIIIème siècle est le résultat d'une politique de lotissement ; la ville de Cuers achète pour le détruire en 1788 le couvent de Sainte-Ursule et ses dépendances en vue de construire un grand quartier ordonné selon un réseau "savant" de rues en patte d'oie ; Puget-Ville, de 1811 à 1848 voit la création d'un quartier qui porte sur le cadastre de 1848 le nom de Quartier Neuf et dont la construction se poursuit après cette date ; Collobrières, de 1825 à 1865, élabore un nouveau quartier.
Dans ces nouveaux quartiers, les annexes agricoles sont séparées des demeures et rejetées sur les marges (Collobrières, Ramatuelle, Saint-Tropez, Vidauban), regroupées dans certains îlots comme à Carnoules ou dans certaines rues (Puget-Ville, Saint-Tropez, Vidauban). De même on observe une ségrégation sociale plus marquée, les demeures bourgeoises se situent sur les rues principales et les places, cette localisation obéissant plus à un souci d'ostentation que de confort. Le statut social est aussi plus affirmé par les proportions, l'emploi de matériaux différents (la pierre de taille peu employée dans le Var où c'est le blocage enduit qui domine, le décor (corniches remplaçant les génoises, cordons entre les étages, encadrements de baies, décors moulés, etc...), portes-fenêtres à garde-corps en fonte décorée, etc... A cette époque, le Cannet-des-Maures nous donne l'exemple d'un changement de site tardif et de constitution d'un nouveau "village" sous la forme d'un lotissement. Le vieux Cannet-des-Maures était de plus en plus déserté. En 1880, on prend appui sur un hameau qui s'était développé autour de la gare du chemin de fer P.L.M. et que l'on dote des équipements nécessaires (mairie, église, école) pour permettre le transfert du chef-lieu en 1903. Le Cannet n'a pas la structure d'un village traditionnel. C'est une simple juxtaposition de maisons souvent construites en retrait, au milieu de jardins, et reliées par des voies de desserte larges et rectilignes.
Qu'en est-il aujourd'hui de l'évolution des villages varois ? L'extension le long des routes et par le biais de lotissements se poursuit. Ces derniers prennent des formes diverses. A proximité des villages, on a conservé le modèle urbain de la rue : tracé orthogonal de voies où cependant les maisons entourées de jardins ne forment plus des alignements continus. C'est l'habitat pavillonnaire. Au cours des deux dernières décennies, les lotissements ont pris un nouveau visage. Ils sont le résultat d'un simple partage d'un terrain par un promoteur entre plusieurs propriétaires. On peut aussi noter deux avatars modernes des changements de site : les lotissements édifiés à l'écart de l'ancien village mais à qui l'on donne la structure d'une agglomération traditionnelle renforcée par l'utilisation d'une architecture "néo-provençale" et les "marines" (Port-Grimaud, les Marines de Cogolin...), villages nouveaux aménagés en étroite symbiose avec un port et entièrement soumis aux nouveaux impératifs économiques nés du tourisme.
Source : Magazine "Vieilles maisons françaises" - N° 107 - Avril-Mai 1985 - Article de Geneviève Négrel, chercheur de l'inventaire général Provence-Alpes-Côte-d'Azur
Vous cherchez comment retracer l’histoire d’une maison ? De nombreuses archives peuvent vous y aider, on vous dit tout ! Comment faire la généalogie d’une maison grâce aux archives ?
La généalogie immobilière n’est pas toujours chose facile. Retrouver la trace des propriétaires successifs, la date d’origine d’une maison et son histoire s’avère pourtant très intéressant. Nous vous présenterons dans cet article la liste de quelques archives utiles pour démarrer la généalogie d’une maison.
Le cadastre regroupe les plans administratifs permettant d’identifier les propriétés immobilières dans les communes de France.
La plan cadastral : disponible gratuitement à la consultation en ligne, le plan cadastral vous permet, à partir d’une adresse précise, de retrouver la section et le numéro de parcelle d’une maison. Cet « identifiant unique » vous sera utile pour retrouver la parcelle au fil du temps. Profitez-en pour noter les numéros de parcelles voisines, vous pourriez faire de belles découvertes dans les archives par la suite.
Le registre État de sections : ce registre est consultable aux Archives Départementales. Il présente les sections dans l’ordre alphabétique puis les parcelles par ordre numérique croissant. Vous y découvrirez les informations suivantes : nom et prénom du propriétaire, numéro de la parcelle, lieu dit, nature du sol et surface.
La matrice des Propriétés foncières : disponible aux Archives Départementales. Commencez par vous reporter à la table alphabétique des propriétaires en fin de volume. Vous prendrez connaissance du numéro de folio (de la page) correspondant au compte du propriétaire en question. Ce folio recense l’ensemble des propriétés d’un même propriétaire et vous donne les indications suivantes : domicile du propriétaire (avec parfois les noms des anciens propriétaires), l’année de la mutation, la section et le numéro de parcelle, le lieu dit, la nature du sol, la surface ainsi que les comptes de provenance ou de destination des parcelles avec les numéros de folio de la matrice utiles pour suivre la succession des différents propriétaires. Vous pouvez ensuite consulter la matrice des Propriétés bâties pour les années suivantes.
Le titre de propriété : ce document constate un droit de propriété. Une copie originale est conservée pendant 100 ans dans l’étude du notaire avant d’être transférée aux Archives Départementales. Les informations les plus utiles dans ce document pour faire la généalogie d’une maison sont l’origine de la propriété (quand elle est mentionnée) ainsi que sa description qui permet de suivre l’état de la maison dans le temps.
Rechercher un titre de propriété aux Archives Départementales : disponibles sous la sous-série 3E aux AD, vous devez connaître l’étude ainsi que le nom du notaire qui a rédigé l’acte de propriété que vous recherchez. Référez-vous à la table alphabétique des notaires, relevez la côte du registre correspondant à la période de votre recherche. En fouillant dans les archives, au grès des titres de propriété, vous pourrez remonter le nom des propriétaires précédents.
L’enregistrement : disponible sous la sous-série 3Q aux AD, le fonds d’Enregistrement regroupe tous les actes notariés, les actes judiciaires, les exploits d’huissier, les actes sous seing privé ainsi que, et surtout, les titres de propriété ou d’usufruit d’immeubles. Vous aurez besoin du nom du bureau d’enregistrement (en fonction de la commune du domicile) pour ensuite consulter la Table des vendeurs et des acquéreurs.
Retrouvez des documents de famille (photos et documents administratifs)
Renseignez-vous auprès des membres de la famille si la maison concernée est restée dans la famille
Renseignez-vous auprès des voisins, des commerçants du coin .
Regardez les petits détails de la maison
Bonnes recherches !
Var-Matin du 24 février 2021
L'association collabore dès à présent à l'élaboration d'une exposition prévue en octobre 2021 au musée départemental d'histoire naturelle sur "Les secrets d'un fleuve méditerranéen : le Las".
Elle travaille également à la construction d'une collection de cartes postales anciennes publiques, accessible à tous sur un site internet dédié. À ce titre, l'association collecte pour ces projets toutes les archives (documents écrits, documents oraux, photographies, cartes postales ...) ayant trait aux carrières anciennes et récentes, à la vallée de Dardennes et du las, au territoire du Revest.
Vous pouvez les transmettre par courriel ou dans la boite aux lettres (de l'association) à la mairie.
L'association peut aussi venir les récupérer chez vous s'il vous est impossible de vous déplacer.
Toutes les archives seront rendues à leur propriétaire.
Amis du Vieux Revest et du Val d'Ardène, Loisir & Culture avr.loisiretculture@gmail.com ou https://revestou.fr/ ou 06.75.37.92.79
Depuis l’aube des temps humains, on a toujours vu le ciel s’éclairer puis s’obscurcir, le soleil apparaître puis disparaitre et la lune se montrer, entourée quelquefois d’étoiles différentes.
On s’apercevait bien aussi que la nuit était plus longue à l’époque du froid et des neiges et que le jour grandissait lorsque les feuilles revenaient sur les arbres. Bientôt viendraient les fruits et les grandes chaleurs puis, de nouveau, les arbres perdraient leurs feuilles.
Les vies du soleil et de la lune réglaient ainsi le cycle des hommes : il fallait 9 lunes pour qu’une femme donne naissance à son bébé, il en fallait 12 pour que le soleil accomplisse un cycle etc.
Bientôt se fit sentir la nécessité d’établir une division du temps en périodes adaptées à la vie sociale : ainsi naquit le calendrier.
La plupart des peuples anciens le firent en partant de l’observation de la lune et en créant 12 mois de 29 jours. Mais très vite on s’aperçut que cela amenait à une année de 354 jours, inférieure à l’année solaire. Alors chacun s’employa selon ses moyens et ses idées à faire coïncider la lune et le soleil !
Pour les Chinois, on ajouta au calendrier lunaire une période intercalaire tous les 19 ans. Les Égyptiens adoptèrent un calendrier solaire de 12 mois de 30 jours et y ajoutèrent 5 jours supplémentaires appelés « épagomènes ».
Les peuples de l’Asie Mineure, fidèles au calendrier lunaire, y ajoutèrent un mois de temps en temps. Les Hébreux firent de même et ajoutèrent un mois à certaines années d’un cycle de 19 ans.
En Grèce, c’était plus compliqué car on utilisait le cycle des Olympiades pour rythmer le temps et l’année ne commençait pas partout au même moment : solstice d’été ou d’hiver !
A Rome, enfin, le calendrier était lunaire, composé d’abord de 10 mois, puis de 12.
Mais les désordres accumulés par les différences entre lunaire et solaire atteignirent leur paroxysme en 46 av. JC.
A cette époque, on constatait un décalage de 3 mois par rapport aux phénomènes atmosphériques : ainsi l’hiver arrivait en septembre ! Alors CÉSAR intervint : cette année-là il y ajouta 67 jours, puis décida que l’année débuterait le 1er janvier de l’année suivante qui était la 709ème depuis la création de Rome.
Le calendrier devenait solaire et comptait 365 jours ¼, et on y ajouterait 1 jour tous les 4 ans : ce « bis sextus dies ante calendas » donna alors son nom à nos années bissextiles. C’est le calendrier « julien »
A ce moment janvier et février devinrent les 1er et 2ème mois de l’année, alors qu’ils étaient auparavant les 11 et 12ème !
On ne changea toutefois pas le nom des autres, si bien que « september » (le 7ème) devint le 9ème et ainsi de suite. Le premier jour de l’année, CÉSAR l’avait donc placé le 1er janvier, mais les Gaulois le placent le 1er mars. CHARLEMAGNE le fixa à Noël, les premiers Capétiens le mirent à Pâques, ce qui le rendit mobile et aboutit à des années de longueur inégale !
Enfin en 1564, CHARLES IX en revint au 1er janvier.
Mais, vers 1500, on avait déjà entrepris de corriger un défaut du calendrier julien qui finalement comptait 11 minutes de trop, si bien qu’à cette période le décalage cumulé atteignait déjà 10 jours.
Le pape de l’époque, GRÉGOIRE XIII, se chargea de la réforme qui porte son nom et son calendrier devint le calendrier « grégorien », le nôtre.
D’abord il effaça le retard : en Italie et en octobre 1582, 10 jours furent tout simplement supprimés et le jeudi 4 fut suivi du vendredi 15. Puis, pour résoudre le problème des 11 minutes, il fut décidé que les années séculaires ne seraient pas bissextiles, sauf si elles étaient divisibles par 400.
C’est pourquoi l’année 2000 a été bissextile, alors que 2100 ne le sera pas.
En France la réforme grégorienne a été adoptée en décembre 1582 et le 9 fut suivi du 20.
Cela fait donc presque 450 ans que nous vivons sur ce rythme, mais qui sait, s’il n’évoluera peut-être pas encore un jour ?
Car nous avons déjà connu une parenthèse dans ce déroulement : la Révolution Française de 1789, décrétant l’abolition de « l’ère vulgaire » comme de bien autres choses, créa un nouveau calendrier.
Le mathématicien ROMME le présenta à la Convention le 20 septembre 1793 et le poète FABRE d’ÉGLANTINE le dota de pittoresques appellations.
Le premier jour de l’année fut fixé rétrospectivement au 22 septembre 1792.
L’année comprenait 12 mois de 30 jours, divisée en quatre saisons :
l’automne avec « vendémiaire, brumaire, frimaire »,
l’hiver avec « nivôse, pluviôse, ventôse »,
le printemps avec « germinal, floréal, prairial »,
et enfin l’été avec « messidor, thermidor et fructidor ».
Aux 12 mois s’ajoutaient 5 jours, dits « les sans-culottides »
primidi, dit « jour de la vertu »,
duodi, dit « jour du génie »,
tridi, dit « jour du travail »,
quartidi, dit « jour de l’opinion »,
quintidi, dit « jour des récompenses »,
et pour les années bissextiles (ans III, VII et XI) s’ajoutait encore 1 jour : sextidi, dit « jour de la Révolution ».
Le calendrier républicain
Cette pratique restera en vigueur jusqu’au 1er janvier 1806, date à laquelle NAPOLEON Ier rétablit le calendrier grégorien.
Sources : BARRET Pierre, GURGAND Jean-Noël et TIEANT Claire : « Almanach de la mémoire et des coutumes 1980 » - Hachette
Dictionnaire Pratique QUILLET, 1968
Gallica
Wikipedia
Calendrier universel et perpétuel (Gallica)
L’article Demain nous changeons de calendrier ! est apparu en premier sur Le Blog du Centre Généalogique de Touraine.
On commence à prendre la mesure de la désastreuse mortalité des abeilles, due à la fois à l’apparition de nouveaux prédateurs – les frelons asiatiques – et à l’utilisation massive de pesticides dans l’agriculture. Si dans une société aussi urbanisée que la nôtre, les conséquences d’un tel désastre peuvent nous paraître lointaines, comme irréelles, cette catastrophe ne serait certainement pas passée inaperçue au Moyen Âge.
Cet article est tiré du deuxième tome de Actuel Moyen-âge, publié chez Arkhê : retrouvez-le en librairie, il contient plus de 40 articles inédits !
Les abeilles jouent un rôle essentiel dans l’économie médiévale. Le miel qu’elles produisent n’y sert pas seulement à la fabrication de médicaments : c’est l’ingrédient de base de l’hydromel, que beaucoup préfèrent encore à la bière ; surtout, c’est la seule manière abordable d’adoucir vos aliments à une époque où le sucre est encore très rare et cher en Europe.
Et puis il y a la cire, indispensable à la production massive des sceaux servant à authentifier les documents, et surtout des cierges et bougies nécessaires à la messe et à l’éclairage : en fait, l’Occident en consomme tellement que certaines régions pauvres, mais pourvues des forêts et marécages que les abeilles affectionnent, se sont fait une spécialité d’en produire en quantités considérables. C’est le cas de la principauté russe de Novgorod et plus généralement de toute la façade sud-est de la Baltique, où les marchands de la Hanse allemande achètent la cire en grandes quantités pour l’exporter directement à Bruges. Au Danemark – une autre région à abeilles – cette ressource sert même au paiement de certaines taxes royales.
On ne s’étonnera donc pas de voir très souvent apparaître des abeilles dans les textes juridiques, notamment pour en protéger le propriétaire contre tout vol ou saccage. D’après un manuscrit de la Justice russe (Russkaja pravda) composé à la fin XIIIe siècle, « si quelqu’un abat un arbre à ruche, il paiera 3 grivnas d’amende et une demi-grivna pour l’arbre. S’il en extrait les abeilles, il paiera 3 grivnas, ainsi que dix peaux de martre pour le miel, [en guise de manque à gagner] si les abeilles n’ont pas encore essaimé. Mais si elles ont essaimé, il paiera cinq martres ». Et de manière assez exceptionnelle, la loi poursuit en expliquant longuement comment traquer le voleur de village en village s’il n’a pas été pris sur le fait : on imagine bien que celui-ci ne passait pas inaperçu avec un nid d’abeilles sous le bras !
De fait, les abeilles sont convoitées, et la question des droits de propriété est un vrai dilemme pour les juristes : dans les universités occidentales, c’est même un cas d’étude incontournable pour les étudiants en droit romain, car d’après les Institutes de Justinien, « si le propriétaire de l’essaim qui quitte une ruche ne le perd pas de vue, il a le droit de le reprendre à l’endroit où il se repose. Sinon, les essaims deviennent la propriété de celui qui les trouve ». Multipliant les développements autour de ce principe fondamental, les lois provinciales danoises, composées au XIIIe siècle, traitent le problème sous tous les angles. Toutes rappellent que ce droit du découvreur s’applique même en terrain privé, et que le propriétaire du terrain ne peut donc prétendre, au mieux, qu’à la moitié de la trouvaille.
Ces règles s’appliquent aux hommes, mais les abeilles ont leur volonté propre et ne se reconnaissent pas de maître : sur un coup d’antennes, elles peuvent décider d’aller s’installer ailleurs. Dans ce cas, leur propriétaire autoproclamé, s’il en perd la trace, n’a pas plus de droit sur elles que quiconque. Si l’essaim s’installe chez une personne qui prétend que les abeilles lui appartiennent, ou s’il est découvert et déclaré par un tiers, l’ancien propriétaire devra prouver son droit et s’attendre à partager. Les législateurs prennent acte du fait qu’une abeille n’est jamais qu’une abeille : comme le disent les Assises de la Cour des Bourgeois de Jérusalem, rédigées au milieu du XIIIe siècle, « nul homme ne peut dire véritablement reconnaître ses abeilles, car elles ressemblent à toutes les abeilles ». En creux, cette réflexion soulève une passionnante question juridique : comment revendiquer pour soi une chose qu’on ne peut distinguer des autres ? La possession ne semble possible que dans la différence…
On voit poindre aussi l’idée que ces insectes et leur miel, au même titre que les baies que l’on cueille ou le bois que l’on coupe, sont un « commun » : une ressource naturelle partagée et qu’un individu ne peut s’approprier qu’à certaines conditions. Les Assises de la Cour des Bourgeois de Jérusalem le disent explicitement : tant que les abeilles sont dans ma ruche, j’en suis le « seigneur » et ce qu’elles produisent m’appartient ; si elles vont dans un arbre sauvage, « chacun pourra prendre du miel librement, car il sera tout commun ». [lien : A qui la taïga]
Cependant, les bûches récoltées pour l’hiver ont peu de chances de s’enfuir sans l’aide d’un voisin mal intentionné… La situation est un peu différente pour les abeilles qui peuvent parfois même être tentées de s’en prendre à la ruche ou au nid d’à côté pour en piller le miel : que se passe-t-il alors quand vos abeilles décident d’aller trucider celles d’un autre ? Dans ce cas, les lois danoises encouragent la mise en place d’un partenariat de copropriété (fælagh) : plutôt que de devoir compter les morts et estimer vos pertes respectives, vous et votre voisin vous partagerez les pertes et profits de la ruche victorieuse et ceux des débris de la ruche vaincue. La Loi de Jutland ajoute que « si [le propriétaire de la première] refuse, et si plus tard ses abeilles sont détruites par la colonie qu’elles avaient attaquées, il ne pourra s’en prendre qu’à lui-même puisqu’il n’a pas voulu partager les profits et les pertes avec l’autre ».
Humblement, les lois médiévales reconnaissent ainsi les limites de l’emprise humaine sur la nature et ses ressources : on peut s’en proclamer le seigneur, mais les abeilles gardent leur volonté propre et peuvent, d’un battement d’ailes, échapper à tout contrôle. Le mieux que les hommes puissent faire est alors de se répartir les risques. Cependant, les lois médiévales ne disent pas qui doit payer lorsque le responsable est un géant de l’agro-alimentaire : on pourrait bien sûr indemniser les apiculteurs sinistrés en leur donnant des actions chez Monsanto ; mais quand celles-ci ne vaudront plus rien, il ne faudra pas compter sur leurs petites abeilles pour recoller les pots cassés.
Erik Husberg, Honung, vax och mjöd. Biodlingen i Sverige under medeltid och 1500-tal, Göteborg, 1994.
Ditlev Tamm et Helle Vogt, The Danish Medieval Laws, London, Routledge, 2016.
William Ian Miller et Helle Vogt, “Finding, sharing and risk of loss: of whales, bees and other valuable finds in Iceland, Denmark and Norway”, in Journal of Comparative Legal History 3:1, 2015
Marx Szeftel et Alexandre Eck, Documents de droit public relatifs à la Russie médiévale, 1963
DÉCLARATION de l’ACADÉMIE FRANÇAISE
sur l'ÉCRITURE dite « INCLUSIVE »
adoptée à l’unanimité de ses membres
dans la séance du jeudi 26 octobre 2017
Prenant acte de la diffusion d’une « écriture inclusive » qui prétend s’imposer comme norme, l’Académie française élève à l’unanimité une solennelle mise en garde. La multiplication des marques orthographiques et syntaxiques qu’elle induit aboutit à une langue désunie, disparate dans son expression, créant une confusion qui confine à l’illisibilité. On voit mal quel est l’objectif poursuivi et comment il pourrait surmonter les obstacles pratiques d’écriture, de lecture – visuelle ou à voix haute – et de prononciation. Cela alourdirait la tâche des pédagogues. Cela compliquerait plus encore celle des lecteurs.
Plus que toute autre institution, l’Académie française est sensible aux évolutions et aux innovations de la langue, puisqu’elle a pour mission de les codifier. En cette occasion, c’est moins en gardienne de la norme qu’en garante de l’avenir qu’elle lance un cri d’alarme : devant cette aberration « inclusive », la langue française se trouve désormais en péril mortel, ce dont notre nation est dès aujourd’hui comptable devant les générations futures.
Il est déjà difficile d’acquérir une langue, qu’en sera-t-il si l’usage y ajoute des formes secondes et altérées ? Comment les générations à venir pourront-elles grandir en intimité avec notre patrimoine écrit ? Quant aux promesses de la francophonie, elles seront anéanties si la langue française s’empêche elle-même par ce redoublement de complexité, au bénéfice d’autres langues qui en tireront profit pour prévaloir sur la planète.
Dans une tribune intitulée «Touche pas à mon histoire!» publiée dans Valeurs actuelles, le philosophe Alain Finkielkraut s’attaque au phénomène des déboulonnages et des destructions de statues. Il appelle notamment à «relire l’Histoire dans son contexte» et exprime sa propre vision du racisme.
«La France est actuellement traversée par une crise très grave», lance le philosophe et écrivain français Alain Finkielkraut dans son appel «Touche pas à mon histoire!» publié dans Valeurs actuelles mercredi 29 juillet. Il estime que les destructions ou les déboulonnages de statues qui se sont récemment multipliés en France et ailleurs sont la conséquence d’un racisme anti-Blancs» et d’une «haine de la civilisation occidentale».
«Nous risquons de nous lancer dans un processus qui n’aura pas de fin, qui ne pourra pas en avoir», alerte-t-il, ajoutant qu’il faut «relire l’Histoire dans son contexte et ne pas projeter dans le passé nos obsessions présentes».
L’essayiste évoque ensuite ce que signifie pour lui le racisme, prenant pour exemples les critiques à l’égard de Jules Ferry. «On le dit raciste en raison de sa volonté colonisatrice. Mais qu’est-ce que le racisme? Le fait de river les individus à leur appartenance», affirme-t-il. Selon lui, affirmer «que toutes les cultures se valent nous empêcherait de condamner fermement – et partout – l’excision, la polygamie ou les mariages forcés».
M.Finkielkraut estime également que le fait de réécrire l’histoire «à la lumière de l’antiracisme» conduirait finalement à condamner «une liste interminable d’accusés». «Avec ce type de discours et de pratiques, nous n’avons aucune chance de résorber les fractures françaises», poursuit-il.
À propos de la traite négrière, il soutient que «l’Europe, ce n’est pas l’esclavage, c’est l’abolitionnisme», et compare les «11 millions de captifs déportés dans le cadre des traites européennes» aux «17 millions dans le cadre de la traite orientale». «Alors que toutes les cultures sont souillées de crimes, seule la culture occidentale connait la douleur de la culpabilité», résume-t-il.
Il revient enfin sur une phrase du discours du mois de juin de Macron, lequel avait promis que la République «n’oubliera aucune de ses œuvres. Elle ne déboulonnera pas de statues». «Il est urgent de la conforter dans sa décision», conclut le philosophe.
Alain Finkielkraut a ainsi lancé une pétition pour «dire non au déboulonnage de notre histoire». D’après le comptage affiché dans Valeurs actuelles ce jeudi 30 juillet, celle-ci a récolté plus de 25.000 signatures, dont celles des anciens ministres Jean-Pierre Chevènement et Manuel Valls.
Saviez-vous « qu’une femme » est une journaliste-sportive-dirigeante politique qui a obtenu 5 prix Nobel… ? La page – parodique – de Wikipédia Une Femme, page parodique de Wikipedia permet d’attirer l’attention sur un phénomène ultra-fréquent dans les médias : l’invisibilisation des femmes, qui sont moins souvent nommées que les hommes dans les titres des articles. Or il s’agit là d’une tendance structurelle qu’on observe déjà dans la majorité des sources médiévales.
Dans les chartes médiévales, en effet, il n’est pas rare de croiser des femmes qui ne sont pas nommées. Elles sont fréquemment identifiées par rapport à un homme : elles sont « mère de Pierre », « femme de Jean », « fille de Paul », etc. Mais leur prénom individuel n’a pas été conservé par le scribe ou le notaire, alors même que souvent elles jouent un rôle important dans l’échange foncier ou économique dont traite la charte.
Un exemple, parmi littéralement des milliers possibles, rapporté par le médiéviste François Rivière : à Elbeuf, en 1470, un registre de justice seigneuriale évoque « la femme de Jehan de Parde » ; l’épouse représente son mari en justice, mais son nom personnel n’est jamais cité.
Même bilan du côté des chroniques, où l’on croise des femmes qui jouent un rôle politique majeur, mais dont aucune source ne donne jamais le nom. On peut prendre l’exemple de la fille d’Isaac Comnène, dirigeant de Chypre à la fin du XIIe siècle. Cette princesse grecque est capturée par Richard Cœur de Lion lors de sa conquête de l’île de Chypre, elle est envoyée en Occident, épouse Raymond VI, comte de Toulouse, puis Thierry de Flandre, avant de revenir en 1204 en Orient pour réclamer aux Lusignans son héritage, en vain, et trouve enfin refuge à la cour du roi arménien Lewon Ier, son oncle maternel. En quinze ans, la jeune fille est ainsi apparue plusieurs fois au premier plan des jeux politiques, a été mariée à plusieurs seigneurs majeurs de l’Occident médiéval, s’est battue juridiquement contre le roi de Jérusalem, a été mentionnée par trois chroniques différentes… Mais aucune source ne la nomme jamais : elle n’est connue que comme la « Damoiselle de Chypre »
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Évidemment, on trouverait facilement des centaines – voire des milliers – de femmes nommées dans les sources, qu’elles soient reines, nonnes, marchandes, car les femmes jouent des rôles très divers au Moyen Âge. Reste qu’on a bien là une tendance de fond. Dans les Lignages d’Outremer, une compilation de la généalogie des principales familles nobles de l’Orient latin, cinquante filles de seigneurs restent anonymes, contre seulement dix-huit fils – alors même que le texte mentionne moins de femmes et plus d’hommes. En Italie du sud, Thierry Stasser note qu’environ 30 % des épouses, mères ou filles ne sont jamais nommées. Dans ses sources, donc dans l’espace franc aux XIe-XIIe siècles, Dominique Barthélémy insiste sur la présence « évanescente » des femmes, qui soit ne sont pas nommées, soit changent de prénoms au gré des chroniqueurs, ce qui rend leur identification extrêmement complexe.
La proportion peut être encore plus forte : dans la Chronique de Morée, rédigée au XIVe siècle, seules dix femmes sont nommées, contre plusieurs centaines d’hommes. Les femmes qui interviennent dans l’action – et, là encore, pour des rôles essentiels : défendre un château, conclure un traité, etc. – sont identifiées comme « la mère d’un tel » ou « l’épouse de tel seigneur », ou au mieux comme « les princesses », « les dames », etc.
Cet anonymat généralisé a posé pas mal de problèmes aux historiens et a souvent poussé à inventer des noms. C’est le cas par exemple de l’épouse arménienne de Baudouin Ier, roi de Jérusalem, prénommée « Arda » par un éditeur italien du XVIIIe siècle, alors qu’aucune source médiévale ne cite jamais ce nom. Idem pour l’épouse de Frédéric II, souvent identifiée comme « Yolande », alors que ce n’est pas son nom…
Comment comprendre cet anonymat, cette invisibilisation ? Isabelle Ortega, commentant la Chronique de Morée, note que le plus étonnant est qu’en l’occurrence le chroniqueur connaît forcément les prénoms de ces femmes nobles. Il choisit donc (consciemment ou non) de ne pas les citer, preuve qu’il n’y accorde aucune importance. Le rôle de la femme appartient à l’histoire ; pas son identité.
Difficile de ne pas voir ici certaines continuités avec des journalistes contemporains qui se contentent d’écrire « une femme élue à la tête de tel pays » ou « une femme monte l’Everest ». Dans les deux cas, on mentionne l’événement, l’acte, mais en gommant autant que possible l’actrice, qui n’est visiblement pas digne d’être nommée.
Certains auteurs médiévaux vont même plus loin et n’hésitent pas à effacer complètement certaines femmes, quitte ce faisant à réécrire carrément l’histoire. Ainsi, plusieurs versions de la continuation en ancien français de Guillaume de Tyr gomment totalement le rôle-clé joué par Marie de Jérusalem, reine de Jérusalem et épouse de Jean de Brienne, et décrivent une cérémonie de couronnement où seul son époux reçoit la couronne. Ce qui est d’autant plus incompréhensible que c’est Marie l’héritière, Jean ne devenant roi que grâce à son mariage avec elle : raconter le couronnement sans mentionner Marie, c’est donc livrer un récit qui n’a aucun sens. Mais un récit qui permet de gommer la femme, pour ne mettre en valeur que l’homme…
On comprend pourquoi de plus en plus de militantes féministes critiquent l’usage de ce « une femme » générique dans les médias. Derrière, on devine une double violence : la violence concrète d’un média qui choisit délibérément de ne pas citer le nom de la concernée, sous-entendant donc qu’on s’en moque, que ce n’est pas digne d’être su, pas digne d’être retenu ; et la violence diffuse d’une société encore largement patriarcale, qui ne cesse de murmurer que les accomplissements des femmes seront toujours moins notables que ceux des hommes. Or, comme aujourd’hui, plus encore qu’au Moyen Âge, « les femmes » (et pas une femme) sont partout : il est grand temps de prendre l’habitude de les nommer systématiquement. Afin que les historiennes et historiens du futur n’aient pas à se demander, comme le fait Thierry Stasser pour l’Italie du XIe siècle, « où sont les femmes » ?
Pour en savoir plus
Dominique Barthélémy, « Éléments d’anthroponymie féminine d’après le cartulaire du Ronceray d’Angers (1028-1184) », in Monique Bourin et Pascal Chareille (dir.), Genèse médiévale de l’anthroponymie moderne, vol. II, Tours, Publications de l’Université de Tours, 1992, p. 67-80
Isabelle Ortega, « Réflexions sur une anthroponymie nobiliaire comparée entre la principauté de Morée et le royaume de Chypre, à travers la Chronique de Morée et les Lignages d’Outremer », Cahiers du centre d’études chypriotes, 2013, vol. 43, p. 349-361
Thierry Stasser, Où sont les femmes ? Prosopographie des femmes des familles princières et ducales en Italie méridionale depuis la chute du royaume lombard (774) jusqu’à l’installation des Normands (env. 1100), Oxford, Unit for Prosopographical Research, 2008.
Marie Guérin, « Les Dames de la Morée franque (xiiie-xve siècle) : représentation, rôle et pouvoir des femmes de l’élite latine en Grèce médiévale » Thèse de doctorat, sous la direction de Jean-Claude Cheynet, Paris-Sorbonne, 2014.Stéphane Bern qualifie de "vision de l'histoire totalement anachronique" le déboulonnage de statues de personnages liés à l'histoire de l'esclavage, dans un entretien aux quotidiens régionaux du groupe Ebra à paraître dimanche 12 juillet.
Dans la foulée des manifestations contre les inégalités raciales déclenchées par la mort de George Floyd, un Afro-Américain tué par un policier blanc à Minneapolis le 25 mai, de nombreuses statues de personnages historiques liés à l'esclavage ou la colonisation ont été déboulonnées ou vandalisées, aux États-Unis et ailleurs dans le monde.
"Il faut expliquer, pas déboulonner", juge-t-il, estimant qu'on ne peut pas "jauger nos ancêtres avec nos yeux d'aujourd'hui" et que "supprimer la statue va effacer l'histoire". "Il faudrait peut-être s'intéresser d'abord à l'esclavage moderne, celui des Asiatiques retenus au Qatar pour construire des stades", ajoute l'animateur missionné depuis 2017 par l'Élysée sur les questions de patrimoine.
Un geste "un peu stupide" selon Bern.
Un geste "contre-productif et un peu stupide" pour l'animateur très populaire de l'émission de France 3 "Secrets d'histoire". L'animateur revient également sur la décision jeudi du président de la République de reconstruire à l'identique la flèche de la cathédrale Notre-Dame de Paris, plutôt que d'opter pour le "geste architectural contemporain" envisagé un temps.
"C'est la loi ! Il faut restaurer dans l'état en vigueur lors du classement" au patrimoine de l'Unesco, insiste Stéphane Bern, ajoutant avoir "agacé" Emmanuel Macron sur ce sujet.
L’aspect gênant n’est pas “l’instrumentalisation” de la Révolution ou le discours idéologiquement orienté. Non, le drame est que le téléspectateur n’a que de trop rares outils à disposition pour mettre à distance ce discours.
Petite animation sur Twitter la semaine dernière: la diffusion jeudi 2 mai en prime time d’un numéro de “Laissez-vous guider” a mis en émoi une foule de sans-culottes historiens ou professeurs d’histoire, dont l’auteur de ces lignes. Rien de nouveau, direz-vous. Ces esprits grognons tourneraient en dérision une émission populaire qui divertirait en apprenant des choses. Stéphane Bern et Lorànt Deutsch incarneraient une histoire vivante qu’on n’enseignerait plus. Derrière cette défense et illustration du “road-trip” dans le Paris révolutionnaire, il y a une confusion regrettable qui nous empêche de comprendre quelques enjeux.
Sur la forme, le programme a renforcé tous les défauts de “Secrets d’Histoire” sans s’appuyer sur ses points forts. Le formidable et pédagogique ”#BingoBern” lancé par mes collègues sur Twitter (@thibault_lh, @Romain_HG, @KeriKeriKerii, @profenthese) permet d’en pirater les codes. Derrière la dérision sur le programme, on arrivait encore à se parler avec Stéphane Bern: décoder le discours sur l’histoire au profit d’un échange avec un public soucieux d’aller plus loin.
On notera surtout qu’avec “Laissez-vous guider”, on change de monde. Les scènes de “faux étonnement”, les “Ouah” et “C’est dingue!”, le jeu d’acteurs assez maladroit des deux animateurs, les touristes réquisitionnés pour jouer Marie-Antoinette et Louis XVI relèvent plutôt du malaise en direct que du divertissement historique. Surtout, en dehors des seules reconstitutions 3D appréciables, on notera ce curieux paradoxe: Stéphane Bern et Lorànt Deutsch se sont affranchis de la chronologie. Misère, dans un temps où ces émissions sont louées pour les qualités d’un “récit chronologique”, tout ici était sauts de puces et bonds temporels assez incohérents, erreurs de localisation et raccourcis douteux. En passant rapidement de la Bastille au Temple (lieu d’incarcération de l’ex-famille royale), du 14 juillet au 10 août, pouvait-on comprendre la chronologie (même simplifiée) de la Révolution? Spoiler: non.
C’est d’autant plus regrettable qu’aucune mention ne fut faite des initiatives pour populariser le “Paris révolutionnaire”: les récents parcours des musées refaits, applications Smartphone pour se balader dans Paris à la découverte de la Révolution. Enfin, le lecteur d’histoire pouvait très clairement constater, impuissant, le pillage de certains livres dont les auteurs… n’ont pas été invités. Il est dommage d’avoir fait appel à un consultant pour narrer la Révolution, alors que tant de chercheurs la racontent avec passion et de manière aussi vivante. Il est surtout dommage d’utiliser la recherche pour lui faire dire n’importe quoi.
Constatons l’échec du combat pour faire cesser la diffusion de mauvais contenus à la télévision, construisons plutôt nos propres machines de guerre, chaînes YouTube et podcasts. Comparons avec ce qui s’est fait lors du Centenaire de la Première Guerre mondiale.
L’aspect gênant de ces émissions n’est peut-être pas, comme le dénoncent des élus et politiciens nationaux, “l’instrumentalisation” de la Révolution ou le discours idéologiquement orienté de Stéphane Bern et de Lorànt Deutsch. Non, le drame est que le téléspectateur n’a que de trop rares outils à disposition pour mettre à distance ce discours. Cela tient à une confusion fondamentale: non, la Révolution n’est pas un divertissement, c’est avant tout une culture, une langue politique inventée. S’intéresser à ce que du citoyen au Président de la République on appelait encore pour le Bicentenaire en 1989 “Notre Révolution”, cela peut se faire à de multiples sources: lire Victor Hugo, aller au théâtre, se promener. Les récent succès de la pièce de Joël Pommerat (Ça ira (1) Fin de Louis) ou du film de Pierre Schoeller (Un peuple et son roi) indiquent que cette “culture” de la Révolution, son esthétique, est pourtant encore ancrée dans la population française.
Mais pour cela, il faut un arrière-plan, des sources de savoir facilement accessibles. Peu importent les numéros ineptes d’émissions qui ne sont ni divertissantes ni historiques. Peu importe tant qu’une vulgarisation efficace, accessible vient contrebalancer ces petites entreprises qui existeront toujours. C’est le propre de la Révolution française d’être détournée, instrumentalisée. C’est même sa caractéristique depuis le premier coup de feu à la Bastille ou depuis le canon de Valmy. ”Ère nouvelle de l’histoire du monde”, la Révolution est par nature un événement interprété, rejoué, réincarné dans des luttes. C’est son écho vivant dans l’histoire.
Mais aujourd’hui, l’alerte la plus grave est peut-être ailleurs. La lecture récente d’un nouveau manuel sur les nouveaux programmes de lycée, bourré de fautes et contresens historiques sur la Révolution, laisse un goût amer: Robespierre y est le chef du Comité de Salut public, on enseigne aux élèves que tous les suspects arrêtés pendant la Révolution auraient été exécutés. Indice: non. J’en passe. Il y a là un avertissement: que veut-on transmettre comme culture commune (civique et historique) sur la Révolution? De plus en plus, on en transmet une part appauvrie, alors que nous devrions au contraire redoubler d’efforts pour en transmettre la part la plus complexe.
Dès lors, quel remède à ce mauvais road-trip sur une chaîne de service public? L’enseignement. Pour cela, cessons de retirer des moyens à la recherche, cessons de croire qu’il y a d’un côté l’histoire savante et de l’autre “la fable pour le bas-peuple” à vendre en cours. Je ne peux que saluer les quelques trop rares collègues universitaires, bataillant avec les éditeurs et le manque de temps, qui font encore le “job” de populariser une histoire, de s’adresser aux enseignants des collèges et lycées, de participer à des actions de formation, de venir faire conférences gratuites et grand public.
Mais aujourd’hui, l’alerte la plus grave est peut-être ailleurs. La lecture récente d’un nouveau manuel sur les nouveaux programmes de lycée, bourré de fautes et contresens historiques sur la Révolution, laisse un goût amer.
Jadis, durant une courte carrière d’apprenti chercheur, l’auteur de ces lignes appartenait à un laboratoire désormais disparu qui avait pour mission de produire des contenus pour les professeurs. Durant son agonie, cet Institut n’en produisait plus. C’est sa vocation qui s’est effondrée, parce que nous n’avons pas su l’entretenir. C’est là notre échec, il n’y pas d’un côté la télévision pour un quart d’heure warholien, de l’autre les revues savantes, les thèses et les gros livres. La transmission de l’histoire de la Révolution française est un bloc, pourrait-on dire aujourd’hui pour reprendre une célèbre formule de Clemenceau.
Constatons enfin l’échec du vain combat pour faire cesser la diffusion de mauvais contenus à la télévision, construisons plutôt nos propres machines de guerre, chaînes YouTube et podcasts. Comparons avec ce qui s’est fait lors du Centenaire de la Première Guerre mondiale où des contenus culturels ont pu être produits avec la complicité des historiens. Pourquoi? Parce que l’histoire de la Première Guerre mondiale continue d’allier associations mémorielles, producteurs, professeurs du secondaire et universitaires.
C’est tout l’enjeu désormais pour la Révolution française: réinvestir les collèges et lycées, réinvestir les associations. Elle est notre droit, notre loi, notre littérature, notre peinture, nos monuments, nos vies de citoyens. Elle est vivante, elle est nôtre.
Quatre-vingt-trois départements sont formés à la Révolution, selon la réforme voulue par Sieyès, abbé de Fréjus. Rians, Saint-Zacharie, Pourcieux, Pourrières rejoignent le Var in extremis.
Le 7 septembre 1789, à l'Assemblée nationale, moins de deux mois après la prise de la Bastille, l'abbé Emmanuel Sieyès , originaire de Fréjus, prononce un discours historique sur la réorganisation du pouvoir et de la France. Il propose la modification administrative du pays. À cette date, malgré la Révolution, la France demeure un royaume ayant Louis XVI à sa tête. La république ne sera instaurée qu'en septembre 1792. Sieyès réclame que la France soit divisée en départements. Mission est donnée à un ardent révolutionnaire nommé Jean-Guillaume Thouret, originaire de Normandie, de mettre en place cette réforme. Il va aller vite.
Dès le 29 septembre, il présente un projet prévoyant le partage du pays en quatre-vingt-trois départements, chacun ayant la forme d'un carré de 18 lieues - environ 80 kilomètres- de côté. Cette dimension a été choisie pour que, dans chaque département, on puisse atteindre en une journée de cheval les points les plus éloignés du territoire à partir d'une ville principale appelée chef-lieu, placée au centre.
Fort de ce principe géométrique, Thouret affiche une carte de France qui fait rire l'Assemblée nationale : le pays se présente sous forme d'un damier comprenant quatre-vingt-trois carrés égaux. Les lignes sont tellement rigides qu'elles coupent sans pitié les villages, les rivières, les montagnes ! Thouret a beau expliquer que ce tracé n'est que théorique, il suscite l'hilarité des députés. Il revient le 3 octobre devant l'Assemblée pour confirmer que les tracés des frontières des départements seront affinés en tenant compte des impératifs de la géographie. Soulagement des députés !
Là dessus, Thouret se lance dans un discours où il affirme vouloir « briser l'esprit de province » qui est un vestige de l'Ancien Régime et de la féodalité. Thouret veut des Français, non des Provençaux, des Bourguignons ou des Bretons ! Finie la France d'autrefois, arc-boutée sur ses provinces! On est un pays neuf porté par les idées de la Révolution ! Reste à passer aux travaux pratiques. En combien de départements notre Provence, qui s'étend de la Camargue au fleuve le Var, va-t-elle être découpée ? Trois départements feront l'affaire : les Basses-Alpes, les Bouches-du-Rhône, le Var.
Un quatrième viendra plus tard, le Vaucluse, en 1793, dont la situation, pour le moment, est particulière : il possède en son centre un état indépendant, la Principauté d'Orange, fondée au XIIe siècle, dont le titre fut glorifié par le célèbre Guillaume d'Orange au XVIe siècle. On repousse donc à plus tard l'examen du cas du Vaucluse.
Lorsqu'il s'agit de dessiner les contours du département du Var, les limites nord, est et sud s'imposent : le Verdon, le fleuve le Var et la côte de la Méditerranée. Concernant la limite ouest, la question est plus délicate.
Il faut d'abord diviser en deux la distance de 60 lieues existant entre les fleuves du Rhône et du Var. On tracera donc au milieu une ligne sud-nord passant à l'est de La Ciotat et à l'ouest de Saint-Maximin. Elle constituera la frontière entre le Var et les Bouches-du-Rhône.
Cette ligne a un avantage : elle se situe à égale distance de Marseille et de Toulon. Mais cela ne résout pas le problème des villages qui se trouvent près de cette ligne. Il y a Cuges, Trets, Rians, Saint-Zacharie, Auriol, Pourcieux, Pourrières. Feront-ils partie du Var ou des Bouches-du-Rhône ? Tirera-t-on au sort ou fera-t-on un raisonnement géographique ou économique ?
Le résultat, le voici : Cuges et Trets appartiendront aux Bouches-du-Rhône, mais Rians au Var. Les Riansais protestent. Ils veulent être dans les Bouches-du-Rhône. Mais parmi les six commissaires chargés de finaliser le tracé du département se trouve un avocat, maire de Barjols, qui, par intérêt personnel, souhaite garder Rians dans sa circonscription. Rians sera donc varois.
Saint-Zacharie, Pourcieux et Pourrières feront également partie du Var, tandis qu'Auriol sera dans les Bouches-du-Rhône. L'historien Étienne Julliard s'en étonne dans son étude sur l'« Évolution du département du Var » : Saint-Zacharie fait partie du même bassin géographique qu'Auriol, de même que Pourcieux et Pourrières sont dans le même que celui de Trets.
Toujours est-il que le 26 septembre 1790, c'est ce dessin du département du Var qui fut présenté à l'Assemblée nationale et adopté. Il porta le numéro 78, correspondant à son classement par ordre alphabétique. Le numéro 83 revint à l'Yonne. Le Var ne prendra son numéro définitif 83 qu'en 1860, après l'accroissement du nombre de départements, intervenu au cours du demi-siècle.
Thouret peut être fier de son travail. Thouret ou Sieyès ? Il existe une rivalité entre les deux personnages. Et lorsqu'à la fin de sa vie, dans les années 1830, on demanda à Sieyès s'il était le principal auteur de la division de la France en départements, il répondit : « Le principal ? Non : le seul ! »
À ce moment, Thouret n'était plus là pour se défendre : il avait été guillotiné sous la Terreur en 1794, à l'âge de 48 ans, soupçonné de soudaine trahison aux idées révolutionnaires.
Une fois le contour géographique du Var établi, il fallait découper le département en districts. L’Assemblée nationale avait en effet prévu dans sa loi que chaque département serait divisé administrativement en neuf territoires appelés districts. Jusqu’alors, les régions françaises étaient divisées en "vigueries".
Ce découpage pouvait servir de base à la création des districts. Mais, dans le Var, on comptait dix vigueries: Aups, Barjols, Brignoles, Draguignan, Grasse, Hyères, Lorgues, Saint-Maximin, Saint-Paul-de-Vence et Toulon. La viguerie de Draguignan couvrait à elle seule le tiers du territoire.
Pour obtenir le nombre de neuf districts, on décida donc de supprimer les deux plus petites vigueries, Aups et Lorgues, et de les rattacher à celle de Draguignan.
Quant à celle de Draguignan, elle fut coupée en deux, de manière à créer un nouveau district à Fréjus. Faut-il le rappeler, Sieyès était originaire de cette ville. Les neuf districts du Var furent donc Barjols, Brignoles, Draguignan, Fréjus, Grasse, Hyères, Toulon, Saint-Maximin et Saint-Paul-de-Vence. Restait enfin le choix du chef-lieu du département. Toulon s’imposa, eu égard à son nombre de 22.000 habitants.
Mais la situation changea brutalement en 1793, lorsque cette ville se souleva contre la France révolutionnaire et sollicita l’aide des Anglais.
L’armée française vint reprendre Toulon à l’issue d’un siège mémorable, au cours duquel brilla un jeune militaire nommé Napoléon Bonaparte. Pour punir Toulon de sa trahison, Paris lui supprima son statut de chef-lieu du département qu’il offrit à Grasse. Cette situation ne sera que provisoire, puisqu’en 1795 Brignoles prendra ce rôle, puis Draguignan en 1797. Toulon ne se retrouvera préfecture du Var qu’en 1974.
C’est ainsi qu’au début du XIXe siècle, la vie du Var s’organisa et connut une période de prospérité, développant ses vignobles et ses oliviers, faisant grandir l’arsenal de Toulon, commençant à accueillir ses touristes étrangers pendant l’hiver à Hyères et à Cannes (Cannes, dans le Var, à l’époque), créant à partir de Toulon des liaisons maritimes avec l’Afrique du Nord à la suite de la conquête de l’Algérie.
Le Var était-il définitivement établi dans ses contours? Que nenni! En 1860, intervient un grand bouleversement : le rattachement du comté de Nice à la France voulu par Napoléon III. La France retrouve le département des Alpes-Maritimes, créé en 1793 lorsque la France révolutionnaire avait annexé à l’est du Var une partie du Royaume de Piémont-Sardaigne. Mais cette fois-ci, les Alpes-Maritimes vont être agrandies vers l’ouest et largement empiéter sur le département du Var.
Grasse, Cannes, Antibes et le fleuve du Var seront arrachés au Var et rattachés aux Alpes-Maritimes. Ainsi va apparaître une curiosité géographique: le fleuve du Var coulera hors du département qui porte son nom. Le département du Var va-t-il changer de nom? Va-t-il s’appeler Gapeau ou Argens? Personne n’envisage une telle chose.
Et c’est ainsi qu’au rythme de ses crues ou de ses sécheresses, le Var continue à couler dans les Alpes-Maritimes. Cela demeure l’une des singularités géographiques de notre beau pays.
Créée en 1949, et alors qu'elle possède un précieux stock d'archives, l'association « Les Amis de La Seyne ancienne et moderne » n'a officiellement plus de local depuis 5 ans. La mairie dit réfléchir à une solution
Bernard Argiolas est navré: "Les jours de pluie, l'eau ruisselle sur nos archives. Et le reste du temps, de toute façon, personne n'est plus censé avoir le droit de les consulter ». Le président des "Amis de La Seyne ancienne et moderne » nous montre le préfabriqué vétuste situé sur le site communal de la Dominante, où l'association avait ses habitudes de 2004 à 2012. À l'intérieur, de vieilles armoires renferment des centaines de précieux documents, écrits, audio ou vidéo, sur l'histoire de la ville. Malheureusement inaccessibles au public.
Il y a cinq ans, la mairie a ainsi enjoint la structure de quitter les lieux, sans plus d'explications. "Il paraît évident que ces bâtiments modulaires ne sont plus en assez bon état pour accueillir des visiteurs, croit savoir Jean-Claude Autran, vice-président des "Amis". Sauf qu'on a quand même dû y laisser notre fond documentaire, faute d'avoir un nouvel endroit à disposition pour l'entreposer".
Depuis tout ce temps en effet, aucun local de substitution n'a été proposé par la municipalité à l'association. Ce, alors même qu'elle reste une référence dans le domaine du patrimoine et un pilier de la mémoire collective (voir ci-dessous). Créée en 1949, c'est la deuxième plus vieille association de la ville derrière la Philharmonique. Elle compte 170 adhérents et, donc, une quantité impressionnante d'archives, dont la collection personnelle de l'historien local et fondateur de cette société, Louis Baudouin (voir ci-dessous). "Sans lieu dédié, nous n'avons aucun moyen de faire partager ce savoir au plus grand nombre ni, d'ailleurs, de continuer à collecter des documents", se désespèrent les deux hommes.
Évidemment, à plusieurs reprises, ces bénévoles passionnés ont fait appel à la municipalité. Sans succès. "Nous avons pourtant de bonnes relations avec les élus ou avec le maire, assure Bernard Argiolas. On comprend aussi que ça ne soit pas évident pour eux de nous trouver une solution. Mais quand même, ils nous disent qu'ils s'activent alors que rien n'avance depuis cinq ans…"
Interrogée sur le sujet, Florence Cyrulnik ne cherche d'ailleurs pas à botter en touche. "Cette structure fait un travail excellent, primordial, et on les remercie, insiste d'abord l'élue déléguée à la question des archives. C'est pour cela qu'ils sont liés par convention à la Maison du patrimoine. ça leur permet déjà d'avoir un soutien logistique et une salle pour réunir leur conseil d'administration".
Quant à leur demande spécifique, la conseillère municipale assure "être à l'écoute": "On travaille sur plusieurs pistes pour leur trouver un local. Mais rien n'est simple, vous savez… " La deuxième ville du Var, qui compte la bagatelle de 400 associations actives (!), est en effet régulièrement confrontée aux doléances de ses acteurs de terrain.
Reste qu'aux "Amis de La Seyne", on invoque le respect des anciens. "On est quand même une institution, ici. À une époque, la tradition voulait même que ce soit le président de notre association qui présente les vœux au maire au nom de toutes les autres structures. Mais désormais, on remarque que certains sont nettement mieux lotis…"
Et d'évoquer par exemple, "sans animosité ni jalousie", la maison occupée par les radioamateurs, boulevard du 4-septembre: "On serait prêt à partager les lieux avec eux si cela pouvait nous permettre de tenir une permanence hebdomadaire et d'y ranger nos armoires…"
Une piste sur laquelle la mairie dit travailler. Tout comme celle, plus sinueuse, qui mène à l'imposant château de la Dominante, dont Florence Cyrulnik espère une réhabilitation à plus ou moins long terme.
En attendant, "Les Amis de La Seyne", eux, continuent leur inlassable travail de collecte de documents ayant trait à la mémoire locale. Pour qu'on se souvienne aussi qu'ils placent leur mission bien au-dessus de leur simple confort personnel.